Actualités
La Voix et la Plume : « Mon plus grand rêve, c’est de dormir dans une fleur » – Isabel Espin Del Campo
Rêveuse… Rêveuse c’est un mot qui me correspond bien ! Pourquoi ? Parce que j’ai toujours la tête dans les nuages. Parce que j’aime imaginer toutes sortes de choses, comme être dans la nature, entourée d’êtres féériques. Les rêves, ils me permettent de rester de bonne humeur. Parce qu’en réalité, y a un deuxième mot qui me correspond bien, c’est “pessimiste”. Quand je regarde l’état du monde actuel, je me dis “On est tous foutus”. Alors, surement que rêver me permet de m’échapper de tout ça, de créer une réalité bien loin de celle du monde. Et ça, ça me rassure. Oui, ça, ça me fait du bien.
« Pendant toutes ces années, il y a une personne qui m’a beaucoup aidée »
Peinture d’Isabel
Mon enfance a été un vrai bazar. J’ai grandi à Reims jusqu’à mes trois ans avec ma famille. Je vivais avec mes deux parents, ma demi-grande sœur, mon grand-frère et mon petit frère. Mais mon grand-frère, il est mort. La raison de sa mort, c’est mon père. Il nous frappait. Du coup, mon grand-frère est mort à cause de ça et mon père s’est retrouvé en prison. J’avais trois ans quand c’est arrivé. Alors, on m’a placé six mois en foyer de l’enfance, toujours à Reims, avant que je sois envoyée en famille d’accueil dans le petit village de Cuisles, où je suis restée jusqu’à mes seize ans.
Quand j’étais enfant, j’aimais bien la nature. J’aimais les plantes, les animaux, et tout ce qui était féérique. Ah ça oui, le féérique, ça a toujours été quelque chose qui m’a plu. Mais, faut dire que je n’ai pas eu beaucoup de chance non plus avec ma famille d’accueil. Elle me maltraitait, physiquement et mentalement. Ça a été dur. Alors, à seize ans, j’ai craqué.
J’ai donc été placé de mes seize à mes dix-neuf ans au Foyer Le Téo, à Avenay-Val-d’Or. Là-bas, les moqueries ont persisté. Puisque j’avais été maltraitée, je m’habillais comme un garçon. Je ne sais pas… ça me rassurait ! Mais les autres filles du foyer, elles se moquaient de moi à cause de ça. A ce moment-là, j’étais en bac pro commerce. Et les élèves de ma classe, eux aussi, ils me harcelaient. Je crois qu’un jour ça a été trop pour moi, tout ça, toutes ces réflexions, toutes ces méchancetés. Alors j’ai craqué, cette fois encore un peu plus, et je me suis retrouvée en hôpital psychiatrique pendant un mois et demi. En sortant, je suis retournée au Foyer Le Téo.
Pendant toutes mes années d’adolescence – que je suis fière d’avoir surmontées – y a une personne qui m’a beaucoup aidée : c’est ma meilleure amie, Céleste. On était comme deux sœurs, elle et moi. J’ai souvent répété qu’elle était mon ange de pureté. Quand j’étais en famille d’accueil, j’allais la voir le midi. Je traversais la moitié d’Épernay pour ça. On discutait et on se donnait des conseils. On avait les mêmes goûts, on se faisait des câlins. Un jour, ses parents ont déménagé et elle avec eux. Depuis, elle me rend visite une à deux fois par an, et j’adore toujours ce moment, parce que lorsqu’on se voit, je lui dis : « Tiens, Céleste, regarde tout ce que je t’ai acheté tout au long de l’année ». Je lui donne plein de cadeaux et elle fait pareil pour moi.
« D’avoir posé le mot « handicap » sur ma situation m’a soulagée »
Un an après être retournée au Foyer Le Téo, j’ai eu mon tout premier appartement. Pour la première fois de toute ma vie, j’avais un endroit stable, un endroit rien qu’à moi, où personne ne m’injuriait, où personne ne me stressait. Au départ, c’était fabuleux. Mais très vite, tout le stress accumulé m’est retombé dessus et je suis devenue très faible. Je n’avais plus envie de rien, juste de dormir. Je ne quittais plus mon lit et perdais la notion du temps. J’étais devenue tellement maigre qu’on voyait mes côtes. C’est à ce moment-là qu’est apparue ma maladie.
La fibromyalgie, c’est une maladie qui provoque des douleurs un peu partout dans le corps, mais aussi une grande fatigue et d’autres symptômes. Le cerveau fonctionne comme si le corps était toujours en état d’alerte et amplifie les signaux de douleur, même quand il ne le devrait pas. Le stress ajouté à cela empire nettement les choses. A cette période, donc, je faisais une dépression en réponse à tout ce que j’avais vécu, dépression que je soigne de jour en jour. Alors, j’ai dû être transportée en chaise roulante jusqu’à l’hôpital. Aujourd’hui, j’ai repris du poids et c’est bon signe. Ça fait quatre ans que je suis suivie par le dispositif d’habitat inclusif d’Epernay de Vivre et devenir.
Je sais que j’ai un handicap. Même avant qu’on me diagnostique, je sentais bien que j’avais quelque chose. Mais le problème, c’était que les gens ne le voyaient pas, ce quelque chose. Pire encore, ils ne faisaient jamais l’effort de s’y adapter. Je n’arrivais plus à suivre. D’avoir posé le mot « handicap » sur ma situation m’a soulagée, parce qu’au moins, aujourd’hui, je suis accompagnée. On ne me laisse plus toute seule me débrouiller dans une vie qui ne m’est pas adaptée. Le seul souci, c’est que le handicap psychique n’est pas encore assez reconnu de nos jours.
Les autres ne me perçoivent pas en premier par le prisme du handicap. D’abord, ils remarquent ma couleur de cheveux, parce que j’en change tous les trois mois. Puis, ils voient mon style vestimentaire, parce que je m’habille en gothique.
« Quand je croise une fleur, j’arrête tout ce que je fais pour la prendre en photo »
Avoir intégré le dispositif d’Épernay m’a beaucoup aidée. Ici, au moins, j’ai une routine qui me fait du bien. Les activités sont programmées à l’avance, et ça me rassure. Le dispositif, c’est comme ma maison. Une maison dans laquelle je me sens en sécurité et stabilisée. Il est vrai que certains matins, si ça ne tenait qu’à moi, je ne me lèverais pas. Mais savoir qu’une éducatrice vient et que le ménage doit être fait, ça me pousse à commencer ma journée.
Autour du dispositif, il y a de la nature. Et moi, j’aime toujours autant la nature ! Quand je croise une fleur, j’arrête tout ce que je fais pour la prendre en photo. Il m’arrive aussi parfois de les dessiner ou de les peindre. Puis, je les accroche sur les murs et ça les embellit, les murs. L’année dernière, j’ai même remporté un concours photo, dans la catégorie fleurs et végétaux, d’un festival national. L’éducatrice avait repéré ce concours. Je lui ai donc envoyé quelques clichés que j’avais pris, puis j’ai oublié cet enjeu, parce que j’ai une mémoire de poisson rouge. Alors, quand on m’a annoncé que j’avais gagné, j’étais surprise et très contente.
« J’espère que le monde gardera encore un peu de sa magie »
En revanche, il y a des choses dans la société qui ne me plaisent pas. Déjà, l’industrie de la viande, c’est quelque chose qui me dérange beaucoup ! Ça pollue comme pas possible et, surtout, ça entraîne une grande souffrance animale.
Et puis, la situation des gens à la rue, elle me touche beaucoup. Dans les villes, sur les bancs, ils installent des pics pour pas que les sans-abris puissent s’allonger dessus. Au lieu de les aider à trouver un logement, ils font ça… Comme si l’image de la ville était plus importante que la santé des gens qui y habitent. Je trouve ça vachement hypocrite !
Même si parfois je me dis que notre monde, il est foutu, je garde une sorte d’espoir. C’est important l’espoir. Et les rêves encore plus ! Sans eux, je ne sais pas où j’en serai aujourd’hui. Mon plus grand rêve, même si je sais qu’il ne se réalisera jamais, c’est de déposer dans une fleur quelques gouttes d’un flacon de fertilisant. La fleur grandira, grandira, grandira, jusqu’à devenir géante. Je grimperai via sa tige, m’installerai au cœur de la fleur, refermerai les pétales sur moi, et dormirai dedans. Ça c’est mon rêve le plus ultime : de dormir dans une fleur. Peut-être que je ne le pourrai jamais. Mais tant qu’il me restera des rêves, des fleurs à photographier et des personnes à aimer, alors je crois que le monde gardera encore un peu de sa magie.